Jeanne Peschard et ses filles, André d'Ypres, avant 1450 © 2012 Caroline Blondeau-Morizot. All rights reserved.

André d’Ypres, Lucas Cranach, Hans Baldung et Francesco di Giotto : vente de panneaux anciens chez Sotheby’s

Avis aux amateurs londoniens : demain, alors que la Masterpiece Fair fermera ses portes, Sotheby’s ouvrira les siennes pour une vente de panneaux anciens, parmi lesquels quelques belles surprises!

Crucifixion, atelier de Giotto (son fils Francesco?), 1320

Commençons par le plus ancien : cette crucifixion a été peinte vers 1320 dans l’atelier de Giotto, par un de ses proches collaborateurs, peut être son fils Francesco d’après un dessin du maître himself. Le très bon état de conservation permet d’apprécier la subtilité de la peinture du fils, remarquable pour un travail de jeunesse. Cette Crucifixion rappelle la scène éponyme de la chapelle Scrovegni ou encore du crucifix de Santa-Maria-Novella à Florence, réalisés par Giotto.

Crucifixion, Giotto, 1303-1306, Chapelle Scrovegni, Padoue
Crucifix, Giotto, vers 1290-1300, Santa-Maria-Novella, Florence

Aujourd’hui cette attribution semble être acceptée, étayée par la comparaison avec le tabernacle portable du Musée des Beaux-Arts de Nantes, attribué lui aussi à Francesco.

Annonciation, Leonardo di Bernardino da Pistoia, début du XVIe siècle

Sotheby’s présente également une très belle Annonciation, signée par Leonardo di Bernadino da Pistoia. Plus jeune membre d’une famille de peintres, il est, comme son frère et son père, influencé par la peinture de Fra Bartoloméo et notamment son Annonciation pour le Duomo de Volterra en 1497, dont la filiation est indéniable.

Annonciation, Fra Bartolomeo, Volterra, 1497

Quittons les foyers italiens pour partir à Strasbourg, dans l’atelier d’Hans Baldung. Connu pour être le plus doué des élèves d’Albrecht Dürer, il en fut à plusieurs reprises le responsable d’atelier lors des voyages du maître. En 1507, il part pour Halle puis Strasbourg, où il avait reçu sans doute sa formation initiale. Après un séjour de 5 ans à Fribourg-en-Brisgaud, il retourne définitivement à Strasbourg en 1517 où il laisse derrière lui une importante production.

Vierge à l’Enfant, Hans Baldung, début des années 1540, Strasbourg

Cette Vierge à l’Enfant fait partie d’une série peinte vers 1540. Son style, très affirmé, met en avant un goût pour les couleurs vives, et rappelle les liens avec sa Souabe natale. Ici, la présence de cette large et grande couronne n’est pas sans rappeler certaines gravures de Dürer et de Baldung lui même, dans les premières années du XVIe siècle.

Portrait de Louis XI, vers 1475, destiné à Rigaud d’Aureille

Passons ensuite à un portrait royal, de Louis XI plus précisément. S’il existe de nombreuses copies modernes des portraits de Louis XI, une analyse technique a prouvé qu’il s’agissait ici d’un exemplaire peint du temps du roi (1423-1483). Représenté de profil,  cette composition fait référence aux portraits à l’antique en vogue dans les grandes cours d’Italie. L’arrière-plan est un ajout postérieur, et une étude a révélé la présence d’une couche d’indigo sous le badigeon noir : il s’agit d’un pigment rarement utilisé en France à cette époque. La forme du chapeau indiquerait une réalisation autour de 1475. Auparavant attribué à Jean Fouquet, peintre du roi, il est aujourd’hui impossible de déterminer qui est l’auteur de ce portrait royal. En revanche, sa destination est connue grâce à une inscription au revers « portrait original de Louis xi / donné par le roi à rigauld / d’aurel seigneur et Baron / de Villeneuve ». Ce personnage ne nous est pas inconnu : nous avions déjà parlé de son château à Villeneuve-Lembron et de ses fresques misogynes, Rigaud d’Aureille fut le maître d’autel de quatre rois successifs : Louis XI, Charles VIII, Louis XII et François Ier. Ce portrait lui a donc été offert par le roi lui-même et a été conservé par sa famille, puis les propriétaires successifs du château de Villeneuve-Lembron où il était conservé.

Retable, Lucas Cranach l’aîné, vers 1511

Un peu plus tardif, ce retable est le seul polyptyque intact de l’oeuvre de Lucas Cranach l’aîné, commandité par la famille von Feilitzsch en 1511. L’état remarquable de conservation tient à la présence de cette oeuvre dans la famille de ses commanditaires jusqu’à la seconde Guerre Mondiale. Parmi ses acquéreurs successifs, notons l’ex-chancelier allemand Konrad Adenauer . Ce retable représente au centre Sainte Anne, la Vierge et l’Enfant, encadrés par saint Pierre et Jobst von Feilitzsch, et saint Paul. Il s’agit d’une commande commémorative, passée par ses enfants lors de la mort de Jobst von Feilitzsch en 1511. L’expression et le réalisme des figures indique la forte influence de l’art néerlandais sur Cranach après son voyage en 1508.

Jeanne Peschard et ses filles, André d’Ypres, avant 1450

Enfin nous terminerons cette sélection par une pièce exceptionnelle, un panneau peint en grisaille représentant Jeanne Peschard et ses deux filles Jacquette et Catherine, respectivement épouse et filles de Dreux Budé, prévôt des marchands. Repéré par Charles Sterling, ce panneau fut attribué au « maître de Dreux Budé », identifié aujourd’hui comme étant André d’Ypres. Peintre et enlumineur de renom, il travaille à Amiens, Tournai puis s’installe à Paris vers 1445. Il est l’auteur du triptyque de la Crucifixion dont deux volets sont conservés au Getty Museum et à Montpellier, sur lequel on remarque la troublante ressemblance avec les trois figures féminines de notre panneau.

Résurrection, André d’Ypres, Musée Fabre, Montpellier, avant 1450

Il est également l’auteur de la monumentale Crucifixion du Parlement de Paris, et introduit dans le milieu parisien l’ars nova des Pays-Bas. Il meurt en 1450, sans doute peu après la réalisation de ce retable dont il ne reste aujourd’hui qu’un seul et magnifique fragment. Ce panneau, raccourci dans sa partie supérieure, présente de manière traditionnelle la branche féminine de la famille des donateurs. Les trois femmes sont agenouillées devant un prie-dieu aux armes de Jeanne Peschard. De l’autre côté, devaient être représentés Dreux Budé et ses fils, encadrant une image de dévotion. Si ce panneau n’est pas le plus coté de cette vente (estimé entre 80 000 et 120 000 £, contre 4 à 6 M £ pour le Cranach), il demeure un jalon emblématique de la peinture parisienne de la fin du Moyen Âge.

Old Masters & British paintings sale, Sotheby’s London, 4 juillet, 19h. Voir le catalogue.

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