Chartreuse de Champmol

Le duché de Bourgogne, issu de la découpe des territoires carolingiens, devient au fil du Moyen Age un territoire de plus en plus vaste, au rôle politique crucial. Duché robertien, capétien puis valois, c’est sous l’égide de ces derniers qu’il devint véritablement un état grâce à l’adjonction de nouvelles provinces. Les quatre ducs de Bourgogne : Philippe le Hardi, Jean sans Peur, Philippe le Bon et Charles le Téméraire créèrent une cour fastueuse, luxueuse, attirant de nombreux artistes.

Nombreux sont les vestiges médiévaux encore conservés à Dijon, capitale de la Bourgogne, dont je propose ici de découvrir certains d’entre eux. Je commencerais par ce que l’on appelle aujourd’hui le Puits de Moïse, jadis érigé au sein de la Chartreuse de Champmol. Aujourd’hui disparu, ce monastère avait été fondé par Philippe le Hardi, le premier valois donc, en 1385. Située aux portes de Dijon, cette chartreuse fut rapidement érigée puisque la dédicace de l’église intervint en 1388. Elle était composée d’une église et de bâtiments conventuels entourant un petit cloître; un second cloître, plus grand, s’étendait à l’ouest, fermé par les cellules des moines et leur jardin clos. Au centre de celui-ci se trouvait une fontaine monumentale, désignée aujourd’hui sous le nom de Puits de Moïse.

Sur ce chantier, Philippe le Hardi fit appel à une équipe d’artistes internationaux, qui se distinguèrent particulièrement dans le domaine de la sculpture. À la tête de cet atelier, Jean de Marville commença le chantier, repris par Claus Sluter en 1389.

Aujourd’hui, seuls subsistent de cet ensemble le portail de l’église et la base de la fontaine. Après le passage des biens ecclésiastiques à la nation en 1789, la chartreuse devint un bien national et les moines expulsés en 1791. Elle fut mise en vente à cette date, achetée par Emmanuel Cretet qui rapidement fit détruire les bâtiments dont il n’avait pas l’usage. Le département de la Côte d’Or racheta le site en 1833 pour en faire un hôpital psychiatrique. Celui-ci existe toujours et les vestiges, en plein coeur de l’asile, sont accessibles au public.

Commençons par le portail occidental : la conception initiale fut sans doute pensée par l’architecte Drouet de Dammartin (maître d’oeuvre de l’église)  et Jean de Marville. Son érection commença en 1384, puis Claus Sluter prit la tête du chantier dès 1389. Il changea alors de parti iconographique, étendant la traditionnelle représentation des donateurs aux piédroits, ceux-ci sont présentés par leurs saints patrons à la Vierge et l’Enfant.

Le portail est donc composé d’une Vierge à l’Enfant au trumeau, attribuée à Jean de Marville. À sa gauche se tient Marguerite de Flandre présentée par sainte Catherine & de l’autre côté Philippe le Hardi et saint Jean-Baptiste, sans doute les oeuvres de Claus Sluter. Le premier constat face à ces oeuvres est l’incroyable humanité des visages. Nous sommes sans nul doute face à des portraits réalistes, n’épargnant pas leurs commanditaires. L’incroyable dextérité technique des sculpteurs met en scène donateurs et personnages bibliques vêtus de manteaux et tuniques aux draperies lourdes et cassées (surtout saint Jean-Baptiste).

Passons ensuite au chef-d’oeuvre de Claus Sluter : le puits de Moïse. Il s’agit de son oeuvre la plus originale, réalisée entre 1395 et 1405. Il s’agit du piédestal sur lequel reposait un Calvaire monumental, détruit à la fin du XVIIIe siècle. Ce socle est composé de six statues de prophètes, représentés avec une véracité et une humanité absolument stupéfiantes. Les statues de pierre s’animent, pleines de vie. A l’origine peintes, elles conservent encore quelques pans de polychromie. Claus Sluter présente ces prophètes : Moïse, Isaïe, Daniel, Zachare, Jérémie et David sous des traits naturalistes,habillés de manière contemporaine, là encore on pourrait croire à de véritables portraits, accentués par des détails comme les lunettes (disparues) du prophète Jérémie. Ils témoignent du génie de l’artiste, qui à la fin du XIVe siècle explore une voie que l’on pensait n’avoir été exploré qu’un siècle plus tard : « captation du spectateur dans l’espace élargi des statues, prédilection pour les moments de rupture, mixtion des caractères naturalistes et articificiels, union des concepts et des symboles avec les sentiments les plus intenses… » (V. Boucherat, « Claus Sluter », Dictionnaire d’histoire de l’art du Moyen Age occidental, Paris, 2009, p. 252). La précision des ornements, ciselés dans la pierre, l’incroyable vérité des visages, les multiples plis cassés tombant en une lourde draperie, la diversité des anges qui soutenaient auparavant la base du Calvaire… et la taille de l’ensemble : 7 mètres de haut, font de ce vestige l’un des chef-d’oeuvres de la sculpture gothique.

Quant au Calvaire qui se plaçait en partie supérieure, il est aujourd’hui au centre d’un débat qui anime les plus grands historiens d’art. Initialement imaginé comme un Christ en croix entouré de la Vierge, Marie-Madeleine et saint Jean, l’analyse de la terrasse ainsi qu’une relecture critique des fragments retrouvés en 1842 à l’occasion de fouilles réduiraient le décor originel aux seules figures du Christ et de Marie-Madeleine. Certains travaux remettent également en question l’attribution du fragment du Christ conservé au musée archéologique de Dijon. Celui-ci, longtemps exposé dans une niche de façade d’une maison de Dijon, n’est composé que du buste et du visage du Christ.

Le déplacement à Dijon n’est toutefois pas indispensable pour contempler ce qui reste du Puits de Moïse, puisqu’une copie à grandeur est conservée à la Cité de l’Architecture et du Patrimoine, au Trocadéro à Paris, toutefois elle ne remplace pas la magie et l’émotion du lieu originel.

Ces vestiges ne sont pas les seuls à avoir survécu au temps : plusieurs retables et panneaux de dévotion de la main des peintres Jean de Malouel, Jacques de Baerze et Melchior Broederlam subsistent encore, éparpillés dans les musées. De l’abondante production qu’on confia à ces peintres : bannières, étendards, décors éphémères, seuls ces panneaux ont survécus.

Le retable de la Crucifixion, sculpté par Jacques de Baerze et peint par Melchior Broederlam, est aujourd’hui conservé au Musée des Beaux Arts de Dijon. Peints entre 1394 et 1399, ces deux volets sont les seuls témoins de l’activité de ce peintre néerlandais au service des ducs de Bourgogne.

Un autre vestige peint, cette fois un panneau de dévotion destiné au duc Philippe le Hardi, provient de la main de Jean Malouel. Cette Pietà de forme ronde est aujourd’hui conservée au musée du Louvre. Peintre attitré de la cour de Bourgogne, Jean Malouel travailla également à la polychromie du Puits de Moïse.

Enfin un autre de ces panneaux, provenant d’un ensemble de 25 peintures destinées aux cellules des moines chartreux, représente un Calvaire accompagné d’un chartreux. De cette commande passée au peintre Jean de Beaumetz, seuls deux exemplaires sont connus : l’un au Louvre, l’autre au musée des Beaux Arts de Cleveland.

 

 

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