Saint Jean l'Evangéliste ©Société Archéologique et historique d'Avesnes

Illuminations au Palais des Beaux-Arts de Lille

L’ouverture de l’exposition Illuminations – Trésors enluminés de France au Palais des Beaux-Arts de Lille marque le début d’un hiver sous le signe de l’enluminure. D’ici quelques jours, deux autres expositions du même type ouvriront leurs portes à Angers et Toulouse.
Tout est parti d’une initiative de l’INHA : inventorier le patrimoine enluminé des institutions muséales, des sociétés savantes et quelques trésors de cathédrales de ces trois régions. Lancée en 2005, l’entreprise est un succès et ces trois expositions en sont les fruits.

Pour cette première édition, le Palais des Beaux Arts présente donc les collections des institutions du Nord-Pas-de-Calais, de Champagne-Ardenne et de Picardie mêlées à des objets d’art. C’est en effet un projet plus ambitieux que proposent ici les commissaires, avec l’ajout de pièces provenant de la collection des objets d’art du musée et la présence d’art contemporain.
Largement inspirées de l’iconographie médiévale, les oeuvres de Jan Fabre sont mises en parallèle avec les miniatures et les objets anciens. Autant le dire tout de suite, si parfois le mélange art ancien – art contemporain est plus qu’hasardeux, il est ici tout à fait réussi. Les sculptures en bronze poli s’accordent parfaitement avec la feuille d’or des enluminures et les formes hybrides s’apparentent aux décors marginaux des feuillets.

Scarabé sacré avec laurier, Jan Fabre, 2012
Scarabé sacré avec laurier, Jan Fabre, 2012, ©Angelos bvba/p.Verbruggen
Vanitas boussole, Jan Fabre, 2011 ©Angelos bvba/p.Verbruggen
Vanitas boussole, Jan Fabre, 2011
©Angelos bvba/p.Verbruggen
Montre, XVIIe et XIX siècles ©Palais des Beaux Arts de Lille / L.Barragué_zouita
Montre, XVIIe et XIX siècles
©Palais des Beaux Arts de Lille / L.Barragué_zouita

La contribution de l’artiste et ses rapports avec le Moyen Âge dépassent même le cadre de l’exposition : le gigantesque atrium du musée est investi de grandes mosaïques au programme ambitieux : dénoncer la politique coloniale belge au Congo. L’art médiéval n’est pas loin et Jan Fabre réutilise des motifs tirés du Jardin des délices de Jérôme Bosch. Là encore, l’aspect précieux des enluminures trouve un écho dans le matériau même de ces mosaïques : des élytres de scarabées.

Une baie pour les yeux de la Foi, Jan Fabre, 2011-2013  ©Angelos bvba/p.Verbruggen
Une baie pour les yeux de la Foi, Jan Fabre, 2012
©Angelos bvba/p.Verbruggen

Revenons à ces « trésors enluminés » du nord et nord-est de la France. Classés en trois catégories : livres théologiques, livres d’heures et livres liturgiques (plus les œuvres profanes), les manuscrits et feuillets sont d’une qualité admirable. Au gré de la visite, on découvre de très belles pièces comme ce livre d’heures à l’usage de Paris, peint par le maître de la Chronique scandaleuse autour des années 1490. Formé et actif dans le milieu tourangeau, son art s’apparente à celui de Jean Poyer et reprend ouvertement le modèle de la Vierge à l’Enfant de Jean Fouquet.

Vierge à l'Enfant, Livre d'heures à l'usage de Paris, Maître de la chronique scandaleuse, vers 1490-1495 ©ville de Lille
Vierge à l’Enfant, Livre d’heures à l’usage de Paris, Maître de la chronique scandaleuse, vers 1490-1495 ©ville de Lille

Parmi les pièces remarquables : une série de huit initiales historiées surprend par le style et la richesse de l’ornementation. Découpées dans ce qui était sans doute un graduel ou un antiphonaire (de grande taille), elles ont été réalisées dans un atelier espagnol au XVIe siècle. La présence de grotesques dans les encadrements ne peut pas tromper et situe la création de ces œuvres dans le contexte de la Renaissance. Ici la Vierge de l’Immaculée Conception introduisait sans doute la fête de l’Assomption.

Immaculée Conception - Initiale E ou C Espagne, XVIe siècle ©Musée Antoine Vivenel, Compiègne
Immaculée Conception – Initiale E ou C
Espagne, XVIe siècle
©Musée Antoine Vivenel, Compiègne

Des œuvres profanes sont également présentes, notamment l’escritel de la confrérie Notre-Dame du Puy d’Amiens. Il s’agit du registre d’inscription des maîtres de cette confrérie, à la fois religieuse et littéraire à l’instar de celle, célèbre, du Puy de Rouen. Le thème de la Vierge au manteau orne le frontispice du manuscrit, réalisé localement à la fin du XVe siècle. Parmi les œuvres profanes exposées, notons le projet de façade pour l’Hôtel-Dieu d’Amiens qui rejoint les rares exemples de « pourtraits » d’architecture médiévaux! En regardant d’assez près, on pourra apercevoir l’iconographie atypique choisie pour le tympan du portail : la toilette d’un mort!

Vierge au manteau, Escritel de la confrérie du Puy Notre-Dame d'Amiens, Amiens, vers 1490-1491 ©Société des Antiquaires de Picardie
Vierge au manteau, Escritel de la confrérie Notre-Dame du Puy d’Amiens, Amiens, vers 1490-1491 ©Société des Antiquaires de Picardie

Dernier de cette sélection : saint Jean l’Évangéliste trempant son calame, encadré par de petits médaillons historiés. Ce portrait provient des Évangiles de Liessies, peintes en 1146 pour l’abbaye éponyme située dans l’ancien comté de Hainaut. La qualité de la peinture et les variations apportées à ce thème maintes et maintes fois illustré témoigne de la valeur et de l’importance de cet ouvrage.

Saint Jean l'Évangéliste, Évangiles de Liessies (fragments), 1446, abbaye de Liessies ©Société Arch. et Hist. d'Avesnes
Saint Jean l’Évangéliste, Évangiles de Liessies (fragments), 1446, abbaye de Liessies ©Société Arch. et Hist. d’Avesnes

L’enjeu de cet inventaire : arriver à reconstituer la provenance de ces feuillets, souvent découpés et arrachés à leur manuscrit d’origine. Il s’agit de mettre en lumière un patrimoine souvent méconnu : les manuscrits à peintures ne sont pas l’apanage des bibliothèques. Ces collections ont souvent été nourries par les dons des collectionneurs privés, ce qui explique l’état souvent fragmentaire de certaines des pièces. Feuilles arrachées et miniatures découpées, ces enluminures étaient vendues comme de petits tableaux.

Ste Marie Madeleine entourée d'anges, Maestro del Salomone Wildenstein, fin XVe siècle, ©RMN Grand Palais
Ste Marie Madeleine entourée d’anges, Maestro del Salomone Wildenstein, fin XVe siècle, ©RMN Grand Palais

L’exposition est mise en valeur par une scénographie innovante et tout à fait agréable, mise en œuvre par les étudiants de l’École d’architecture de Lille : un travail conjoint avec Jan Fabre et le Palais des Beaux Arts, pour un résultat surprenant! On pourra regretter néanmoins l’absence d’informations au sein de l’exposition sur les artistes et l’iconographie des œuvres peintes : il faut patienter jusqu’à l’ouverture du catalogue afin d’en savoir un peu plus.

Cet inventaire est l’occasion de découvrir un patrimoine souvent relégué dans les réserves : il faudrait désormais l’étendre aux autres régions de France!

IlluminationsTrésors enluminés de France, Palais des Beaux-Arts de Lille, du 8 novembre 2013 au 10 février 2014.

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