Jean de Berry, Très Riches Heures du duc de Berry, frères Limbourg, vers 1412-1416 © 2012 Caroline Blondeau-Morizot. All rights reserved.

La pietà de Jean Malouel, une commande de Jean de Berry

Le mois dernier, le Louvre annonçait l’acquisition d’une pietà de Jean Malouel, retrouvée dans les années 1980 par le curé de Vic-le-Comte dans une annexe de l’église et vendue à un brocanteur. Les conditions de la vente et la description de cette oeuvre ont déjà été évoquées à de maintes reprises, nous ne reviendrons pas dessus, mais plutôt sur la question de son origine.

Pietà avec saint Jean, entourée d'anges, Jean Malouel, vers 1400

La destination de ce panneau était-elle dès le départ, la ville de Vic-le-Comte? Si aucun texte ne peut corroborer cette hypothèse, la carrière de Jean Malouel et l’identité de ses commanditaires font pencher la balance en faveur de cette idée. Afin de comprendre ce qui a mené le peintre flamand au coeur du comté d’Auvergne, il est impératif de retracer son parcours.

Après un apprentissage dans l’atelier familial, Jean Malouel quitte Nimègue en 1397 pour la cour de France auprès de la reine Isabeau de Bavière. L’année suivante, il entre au service du duc de Bourgogne Philippe le Hardi dont il devient le « varlet de chambre » (le chambellan). À Dijon, il commence alors une carrière spectaculaire en tant que peintre et courtisan. Autour de 1400, il participe au chantier de la chartreuse de Champmol, au tombeau de Philippe le Hardi, peint pour ce dernier une pietà ronde (aujourd’hui au Louvre), un portrait (disparu) et sans doute d’autres panneaux aujourd’hui perdus. En 1404, Philippe le Hardi meurt et c’est Jean sans Peur son fils qui lui succède à la tête du duché de Bourgogne. Après un bref retour à Nimègue où il est parti se marier, Jean Malouel entre au service de Jean sans Peur et occupe une place des plus importantes. Il meurt à Dijon en 1415 après un autre voyage à Nimègue.

La pietà de Vic-le-Comte, peinte vers 1400, a donc été réalisée pendant que Jean Malouel était au service de Philippe le Hardi. Quel est donc le lien entre la Bourgogne et l’Auvergne? Comment le peintre a-t-il pu réaliser une commande « extérieure » alors qu’il était engagé auprès du duc? Il ne faut pas chercher bien loin pour comprendre : Vic-le-Comte, en 1400, était la propriété de Jean de Berry, frère de Philippe le Hardi.

Jean de Berry, Très Riches Heures du duc de Berry, frères Limbourg, vers 1412-1416

Après avoir dépossédé le comte d’Auvergne et de Boulogne de ses biens, Jean de Berry fait rapidement agrandir ou reconstruire les châteaux de ses principaux fiefs. Vic-le-Comte n’échappe pas à la règle et le château est entièrement rebâti à la fin du XIVe siècle. C’est sans doute à cette occasion que le duc commande le panneau à Jean Malouel, pour la chapelle castrale (qui devint par la suite une Sainte Chapelle). Entre Jean de Berry et Philippe le Hardi régne une véritable émulation artistique et la possibilité que le duc de Berry fasse appel à Malouel sur les conseils de son frère, ou après l’avoir vu à Dijon est tout à fait probable. Le lien entre Jean de Berry et le peintre se confirme quelques années plus tard, lorsque le duc fait appel aux frères Limbourg, neveux de Malouel, afin d’enluminer ses fameuses Belles  Heures (bientôt exposées au Louvre) et Très Riches Heures entre 1405 et 1415.

Annonciation, Belles Heures du duc de Berry, frères Limbourg, vers 1405-1409

Pour la petite histoire, afin de récupérer ses biens spoliés par Jean de Berry, Jeanne II d’Auvergne dut, à l’initiative du roi Charles VI, épouser le duc (âgé d’une cinquantaine d’années) en 1389. Elle n’était alors qu’une fillette de douze ans, sous la tutelle de … Gaston Fébus son cousin! Celui-ci, qui ne pouvait pas supporter Jean de Berry, ne manqua pas d’adresser au nouveau marié les frais de sa tutelle! Elle est également célèbre pour avoir sauvé Charles VI du feu lors du célèbre bal des ardents, qui vit périr Yvain, le fils bâtard de Gaston Fébus, actuellement à l’honneur au musée de Cluny.

Bal des ardents - Jeanne de Berry sauve Charles VI du feu - vers 1470, Paris, BnF, ms. fr. 2646

Si la qualité du panneau et l’attribution à Jean Malouel faisaient déjà de cette pietà une acquisition majeure de ces dernières années, l’identification probable de son commanditaire Jean de Berry, l’un des mécènes et amateurs d’art les plus importants des XIVe et XVe siècles, lui confère encore plus de valeur.

Source : Mairie de Vic-le-Comte / La Montagne (à noter : Jean de Berry et Philippe le Hardi n’étaient pas les frères de Charles VI, mais ses oncles).

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  1. By Les Belles Heures du duc de Berry au Louvre | On dit médiéval, pas moyenâgeux ! 5 avril 2012 at 10 h 04 min

  2. By La Pietà de Jean Malouel entre au Louvre | On dit médiéval, pas moyenâgeux ! 2 mai 2012 at 16 h 42 min

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