Feuillet de manuscrit extrait du serment de Clovis III (690-694)
28 février 693 à Valenciennes Parchemin
©Paris, Archives nationales ©Paris, Archives nationales

L’Austrasie, royaume oublié

Le dernier volet de la trilogie mérovingienne (après Les temps mérovingiens et Quoi de neuf au Moyen Âge?) s’est ouvert à Saint-Dizier sur le thème de l’Austrasie, royaume franc oriental du Haut Moyen Âge.  C’est sur ce territoire, qui s’étend des régions de la Moselle, de la Meuse, à celles de l’actuelle Belgique et d’une partie des régions ouest et centre de l’Allemagne, que fut fondée la dynastie mérovingienne. Constitué à la mort de Clovis en 511, il étend progressivement son influence sur les autres royaumes francs et connaît une période d’unité politique forte jusqu’en 717.

Carte « Lutte de l’Austrasie et de la Neustrie », XXe s chromolithographie 1995, ©Claude Berbez. Marseille, Musée des Civilisations de l’Europe et de la Méditerranée (MuCEM)

L’Austrasie est une aire majoritairement rurale, ponctuée par un réseau de villes, lieux de pouvoir et de commerce. Toul, Metz, Reims, Trèves ou Mayence sont des centres très actifs où domine la figure de l’évêque. Arnoul, évêque de Metz au début du VIIe siècle, incarne l’élite austrasienne et l’union de son fils Anségisel avec une fille de Pépin de Landes donna naissance à la dynastie des Pippinides, futurs carolingiens. Selon la légende, il aurait jeté son anneau épiscopal dans la Moselle en disant ceci « Je croirai que Dieu m’a pardonné mes péchés quand je recouvrerai cet anneau ». L’anneau fut rapidement récupéré dans l’estomac d’un poisson et conservé au trésor de la cathédrale de Metz. Orné d’une initiale en cornaline, au décor composé de trois poissons et d’une nasse, symbole des premiers temps chrétiens, il lui servait de sceau épiscopal.

 Bague dite « anneau de Saint-Arnoul », Cathédrale Saint-Etienne de Metz 614-626, or, cornaline laiteuse © Gérard Coing, DRAC Lorraine, conservation régionale des monuments historiques

Bague dite « anneau de Saint-Arnoul », Cathédrale Saint-Etienne de Metz 614-626, or, cornaline laiteuse
© Gérard Coing, DRAC Lorraine, conservation régionale des monuments historiques
aire de fibules digitées en argent doré Nécropole de Niedernai, tombe 48 (Bas-Rhin), Argent doré, Musée archéologique de la Ville de Strasbourg © Strasbourg, Musée Archéologique. Photo Musées de Strasbourg, M. Bertola
Fibule digitée en argent doré
Nécropole de Niedernai, tombe 48 (Bas-Rhin),Musée archéologique de la Ville de Strasbourg © Strasbourg, Musée Archéologique. Photo Musées de Strasbourg, M. Bertola
Tombe 146 dite « de la Dame de Grez-Doiceau » Nécropole mérovingienne de Grez-Doiceau (Belgique), fouille préventive 2003-2006, Deuxième tiers VIe siècle Namur, Direction de l’Archéologie, Ministère de la Région Wallonne (Belgique). Paire de boucles d'oreilles, bague à édicule, paire de fibules aviformes, collier cour en or incrusté de grenats, collier composé de 56 perles en ambre et d'une perle centrale en pâte de verre, 28 appliques de bandeau de feuille d'or
Tombe 146 dite « de la Dame de Grez-Doiceau »
Nécropole mérovingienne de Grez-Doiceau (Belgique), fouille préventive 2003-2006, Deuxième tiers VIe siècle
Namur, Direction de l’Archéologie, Ministère de la Région Wallonne (Belgique).
Paire de boucles d’oreilles, bague à édicule, paire de fibules aviformes, collier cour en or incrusté de grenats, collier composé de 56 perles en ambre et d’une perle centrale en pâte de verre, 28 appliques de bandeau de feuille d’or
Fibule carrée quadrilobée Nécropole d’Humbécourt (Haute-Marne) VIIe s. siècle Or, nacre et pierres précieuses ©Paris, musée du Louvre, dépôt du MAN.
Fibule carrée quadrilobée
Nécropole d’Humbécourt (Haute-Marne) VIIe s. siècle
Or, nacre et pierres précieuses
©Paris, musée du Louvre, dépôt du MAN.

La plupart des pièces issues de cette période proviennent de nécropoles, mises au jour par des fouilles archéologiques : les tombes y révèlent de nombreux vestiges orfèvrés, et témoignent du savoir-faire des orfèvres de la région; le cloisonné y est largement employé sur les parures vestimentaires et notamment les fibules. Le site des Crassées, sur la commune de Saint-Dizier, fait toujours l’objet de fouilles chaque été depuis 2011. Trois tombes de chefs francs y ont été découvertes : d’une richesse admirable, elles témoignent de la présence d’une élite franque à Saint-Dizier. L’exceptionnel mobilier funéraire y est comparable à celui des plus prestigieuses tombes de chefs découvertes en Europe. Depuis, sur ce chantier de plusieurs hectares, ont été exhumées 506 sépultures et mises au jour les fondations d’une petite église.

Les résultats des récentes fouilles montrent que l’Austrasie était au coeur d’un réseau d’intenses échanges commerciaux avec les mondes scandinaves, les îles britanniques et l’océan indien, s’appuyant sur les routes antiques préexistantes. L’activité métallurgique locale très forte est l’une des principales productions exportée : les marchands locaux exportent du fer ainsi qu’une production orfévrée de premier ordre. Aux routes commerciales s’ajoutent celles de pèlerinage : de nombreux exemplaires d’ampoules à eulogie dédiées à saint Menas ont été retrouvées en territoire austrasien. Ces ampoules étaient utilisées par les pèlerins de l’Antiquité et du Haut Moyen Âge : elles leur permettaient de rapporter chez eux de l’eau et de l’huile des lampes des sanctuaires qu’ils avaient visité. En l’occurence, celles-ci proviennent d’Egypte où les reliques de Menas, martyr romain du IIIe siècle, reposaient près d’Alexandrie.

Ampoule à eulogie de saint Menas, Egypte, VI-VIIème siècles, terre cuite, Paris, Musée du Louvre © Musée du Louvre, Dist. RMN-Grand Palais / Christian Decamps
Ampoule à eulogie de saint Menas, Egypte, VI-VIIème siècles, terre cuite,
Paris, Musée du Louvre © Musée du Louvre, Dist. RMN-Grand Palais / Christian Decamps

L’exposition s’intéresse également aux premiers temps chrétiens de cette région, qui a livré de précieux témoignages de la vie liturgique. La plaque de chancel provenant du musée Saint-Rémi de Reims est l’un des rares vestiges datés haut Moyen Âge de cette clôture basse qui séparait la nef du choeur liturgique, réservé au clergé. Cette plaque aux motifs entrelacés ornait le chancel d’une église de Reims, à la charnière des époques mérovingienne et carolingienne. Des fragments d’un ambon provenant de l’ancienne abbatiale Saint-Willibrod à Echternach (Luxembourg) portent encore aujourd’hui des vestiges d’une polychromie encore visible à l’oeil nue. À l’origine, elles formaient les éléments essentiels de la tribune de lecture de la première église abbatiale d’Echternach. Les restes de polychromie conservés sur une des deux dalles prouvent que les pierres sculptées de l’église mérovingienne étaient peintes à la façon des enluminures des plus anciens manuscrits de l’abbaye.

Plaque de chancel VIIIème siècle Reims, musée Saint-Rémi. © Valérie Chopin, Collection du Musée Saint Rémi de Reims
Plaque de chancel
VIIIème siècle
Reims, musée Saint-Rémi. © Valérie Chopin, Collection du Musée Saint Rémi de Reims
Ambon Ancienne église abbatiale de Saint-Willibrod à Echternach (Luxembourg) Fouilles de 1951 dans la basilique d’Echternach Début du VIIIe siècle © Collection du Musée national d’histoire et d’art Luxembourg / Photo : T. Lucas / B.
Ambon
Ancienne église abbatiale de Saint-Willibrod à Echternach (Luxembourg) Fouilles de 1951 dans la basilique d’Echternach
Début du VIIIe siècle © Collection du Musée national d’histoire et d’art Luxembourg / Photo : T. Lucas / B.

Au VIIIe siècle, l’Austrasie est englobée dans le grand empire carolingien : de ce royaume sont issues les principales lignées de la noblesse qui prendra part au grand oeuvre de la nouvelle dynastie carolingienne qui prend le pouvoir au début du siècle. Cette exposition complète le panorama très riche mis en lumière par le Musée de Cluny et la Cité des Sciences; après Saint-Dizier, elle s’installera au Musée d’archéologie nationale à Saint-Germain-en-Laye, jusqu’à l’automne prochain.

Sarcophage de Chrodoara Eglise Saint-Georges et Sainte-Ode d’Amay (Belgique).VIIIe s. Calcaire ©Amay (Belgique), musée d’Archéologie et d’art religieux.
Sarcophage de Chrodoara
Eglise Saint-Georges et Sainte-Ode d’Amay (Belgique).VIIIe s.
Calcaire
©Amay (Belgique), musée d’Archéologie et d’art religieux.

« L’Austrasie, royaume oublié », espace Camille Claudel, Saint-Dizier, jusqu’au 26 mars 2017, puis au musée d’archéologie nationale, Saint-Germain-en-Laye, du 3 mai au 1er octobre 2017.

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