Christ détail © 2015 Caroline Blondeau-Morizot. All rights reserved.

Le swag de la Souabe

Il y a longtemps que je n’avais été autant touchée par une exposition, si petite soit-elle. La douceur et l’expressivité de ces « sculptures souabes de la fin du Moyen Âge » au Musée de Cluny émeuvent instantanément et regorgent d’humanité. Trente oeuvres sculptées sur bois ponctuent le parcours à la découverte de la Souabe, région aujourd’hui morcelée entre l’Allemagne du Sud et la Suisse. Le matériau est unique, le bois : évidé, sculpté, peint, il est ici l’invité principal.

Religieuse (détail) atelier de Daniel Mauch, vers 1505-1510, tilleul polychrome, Schlass Ambras Innsbruck, ©Tiroler Landesmuseum Ferdinandeum Innsbruck
Religieuse (détail) atelier de Daniel Mauch, vers 1505-1510, tilleul polychrome, Schlass Ambras Innsbruck, ©Tiroler Landesmuseum Ferdinandeum Innsbruck

Art sacré et mobilier liturgique

Les commissaires ont fait le choix d’une présentation dédiée à l’art sacré. Les oeuvres sont en effet des éléments de mobilier liturgique, pour la plupart issues de retables. Sous leur forme germanique, ils étaient particulièrement développés : une caisse contenant des figures sculptées surmontait une prédelle et était encadrée par des volets peints ou sculptés en bas-relief, le tout couronné par une partie sommitale. Les deux éléments ci-dessous : saint Jean et la Vierge (encadrant sans doute un Christ en croix) étaient placés au sommet d’un retable. Leur dos sculpté et non évidé, indique que ces deux statues étaient faites pour être vues de tous les côtés.

Vierge de Calvaire, Sud de la Souabe, vers 1520, Tilleul polychrome, Paris, Musée de Cluny. ©RMN Grand Palais / Michel Urtado

Vierge de Calvaire, Sud de la Souabe, vers 1520, Tilleul polychrome, Paris, Musée de Cluny. ©RMN Grand Palais / Michel Urtado

Saint Jean, Sud de la Souabe, vers 1520, Tilleul polychrome, Paris, Musée de Cluny. ©RMN Grand Palais / Michel Urtado
Saint Jean, Sud de la Souabe, vers 1520, Tilleul polychrome, Paris, Musée de Cluny. ©RMN Grand Palais / Michel Urtado

 

 

Ces retables étaient le fruit de la collaboration du peintre, du sculpteur et du menuisier. Démembrés au XIXe siècle afin d’alimenter le marché de l’art et les collections particulières, ils sont aujourd’hui dispersés à travers le monde : pour la première fois, certains d’entre eux sont aujourd’hui rapprochés et reconstitués. La taille de quelques uns de ces vestiges laisse entrevoir l’ampleur de ces compositions, mais aussi l’ambition de leurs concepteurs. Le Christ au jardin des Oliviers, grandeur nature, est l’une des pièces les plus spectaculaires.

Le Christ au mont des Oliviers, atelier de Niclaus Weckmann, vers 1500-1520, tilleul polychrome, Paris, Musée du Louvre ©Musée du Louvre, dit. Mn-Grand Palais / Thierry Ollivier
Le Christ au mont des Oliviers, atelier de Niclaus Weckmann, vers 1500-1520, tilleul polychrome, Paris, Musée du Louvre ©Musée du Louvre, dit. Mn-Grand Palais / Thierry Ollivier

La présentation d’une sainte Barbe visible sous toutes ses coutures nous permet également d’apprécier le travail technique du sculpteur, au delà du travail artistique. La ronde-bosse est évidée dans toute sa partie arrière : « afin de limiter l’apparition de fentes dues au séchage, les sculpteurs éliminent le coeur de l’arbre, c’est pourquoi le revers des figures de la caisse est évidé » (Damien Berné, commissaire de l’exposition).

Ateliers 

L’exposition s’articule autour de l’activité des ateliers les plus importants : elle met en lumière les différences de style (atténuées par une sensibilité commune pour la douceur des traits, et l’expressivité des figures), mais aussi les pratiques des sculpteurs.

Le Christ des Rameaux, Sud de la Souabe (autour de Hans Herlin?), vers 1520-1525, Tilleul et épicéa polychromes, Paris, Musée du Louvre ©Musée du Louvre, dit. RMn-Grand Palais / Pierre Philibert
Le Christ des Rameaux, Sud de la Souabe, vers 1520-1525, Tilleul et épicéa polychromes, Paris, Musée du Louvre ©Musée du Louvre, dit. RMn-Grand Palais / Pierre Philibert

Le Christ des rameaux, d’Hans Thoman, était à l’origine posé sur un chariot ou pourvu de roulettes et utilisé lors de la procession du dimanche des Rameaux. Ici, l’artiste met en avant le contraste entre la solennité du Christ et le traitement de sa tunique, en longs plus parallèle, et la rusticité de son âne. Ce jeu des courbes modelant fortement la composition (l’une des caractéristiques d’Hans Thoman) s’exprime également dans des compositions plus modestes : la décollation de saint Paul en est l’un des exemples les plus frappants.

L’art contemporain de Daniel Mauch s’épanouit plutôt dans le traitement des visages : leurs attitudes et leurs expressions. Deux reliefs (placés autrefois dans la caisse d’un retable) représentent dix religieuses et douze religieux en prière : ici l’artiste décline le même visage, sous une forme masculine puis féminine.

Dix religieuses en prière, atelier de Daniel Mauch, vers 1505-1510, tilleul polychrome, Schlass Ambras Innsbruck, ©Tiroler Landesmuseum Ferdinandeum Innsbruck
Dix religieuses en prière, atelier de Daniel Mauch, vers 1505-1510, tilleul polychrome, Schlass Ambras Innsbruck, ©Tiroler Landesmuseum Ferdinandeum Innsbruck
Douze religieux en prière, Atelier de Daniel Mauch, vers 1505-1510, tilleul polychrome, Paris, Musée du Louvre, ©RMN Grand Palais / Stéphane Maréchalle
Douze religieux en prière, Atelier de Daniel Mauch, vers 1505-1510, tilleul polychrome, Paris, Musée du Louvre, ©RMN Grand Palais / Stéphane Maréchalle

La Madone Oertel, oeuvre autographe du maître (et non pas de son atelier) laisse apprécier la délicatesse de Daniel Mauch. Le travail de l’historien de l’art rejoint celui d’un enquêteur : la mise en parallèle de ce chef-d’oeuvre et de trois autres statues parentes nous éclairent sur les pratiques d’atelier. L’oeuvre autographe sert de modèle à l’atelier, qui répète, avec plus ou moins de finesse, l’art du maître. Malgré quelques variations, la comparaison est sans appel et l’on touche du doigt la complexité d’attribution au sein d’une même structure.

Vierge à l'Enfant, Daniel Mauch, vers 1510-1515, Bois décapé, Düsseldorf, Museum Kunst Palast, ©Stiftung Museum Kunstpalast - Horst Kolberg / Artothek
Vierge à l’Enfant dite Madone Oertel, Daniel Mauch, vers 1510-1515, Bois décapé, Düsseldorf, Museum Kunst Palast, ©Stiftung Museum Kunstpalast – Horst Kolberg / Artothek

Iconographie 

À côté des traditionnelles figures de saints, plusieurs thèmes iconographiques se démarquent. Deux d’entre eux témoignent de la crainte des épidémies récurrentes de peste. Dans un élément de prédelle (sculptée), le Christ de douleur et la Vierge intercèdent auprès de Dieu en faveur d’un groupe de personnages : des pestiférés exposant leurs bubons et leurs plaies. Le concepteur de la composition insiste particulièrement sur la présence de toutes les catégories sociales parmi les malades : une mère et son enfant, un riche bourgeois ou encore un mendiant infirme.

Sainte Marthe, Sud de la Souabe, vers 1520. Tilleul Polychrome. Paris, Musée de Cluny. ©Rmn-Grand Palais / Michel Urtado
Sainte Marthe, Sud de la Souabe, vers 1520. Tilleul Polychrome. Paris, Musée de Cluny. ©Rmn-Grand Palais / Michel Urtado

La figure de sainte Marthe abrite quant à elle, sous son manteau (à la manière de la Vierge de miséricorde), des pénitents encagoulés. Cet élément faisait certainement partie d’un retable destiné à la dévotion d’une confrérie de laïcs.

Pénitents (détail), Sud de la Souabe, vers 1520. Tilleul Polychrome. Paris, Musée de Cluny. ©Rmn-Grand Palais / Michel Urtado
Pénitents (détail), Sud de la Souabe, vers 1520. Tilleul Polychrome. Paris, Musée de Cluny. ©Rmn-Grand Palais / Michel Urtado

Le portrait de la Sainte Famille retient également l’attention : dans un thème moins dramatique, l’Enfant s’écarte des bras de sa mère pour tirer la barbe de Joseph. La spontanéité de Jésus place cette représentation dans un cadre intime et humain : l’artiste permet au spectateur de s’identifier à ces personnages saints et divins.

La Sainte Famille, vers 1510-1520, Sud de la Sorabe, Tilleul polychrome, ©Rmn-Grand-Palais / Jean-Gilles Berizzi
La Sainte Famille, vers 1510-1520, Sud de la Sorabe, Tilleul polychrome, ©Rmn-Grand-Palais / Jean-Gilles Berizzi

Les sculptures souabes sont un témoignage tout à fait vivant d’un art sacré de la fin du Moyen Âge qui transpose le sujet saint sous nos yeux dans une criante réalité, grâce à une grande vérité des figures, et une justesse des expressions. C’est une véritable découverte !

Douze religieux en prière (détail), Atelier de Daniel Mauch, vers 1505-1510, tilleul polychrome, Paris, Musée du Louvre, ©RMN Grand Palais / Stéphane Maréchalle
Douze religieux en prière (détail), Atelier de Daniel Mauch, vers 1505-1510, tilleul polychrome, Paris, Musée du Louvre, ©RMN Grand Palais / Stéphane Maréchalle

Sculptures Souabes de la fin du Moyen-Âge, Musée de Cluny, jusqu’au 27 juillet 2015

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  1. By Le swag de la Souabe | On dit médi&eacut... 21 mai 2016 at 13 h 33 min

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