Vitrail des Orfèvres / Musée des Antiquités de Rouen © 2013 Caroline Blondeau-Morizot. All rights reserved.

Le vitrail sort de sa réserve!

Le Musée des Antiquités de Seine-Maritime sort de ses réserves ses « chefs-d’oeuvre cachés », et pas n’importe lesquels! La Normandie possède le corpus le plus important de vitraux anciens, et si la majorité d’entre eux orne encore les fenêtres des églises, beaucoup sont dispersés, notamment dans les caisses du musée des Antiquités. Les expositions consacrées au vitrail sont rares et celle-ci est d’autant plus appréciable qu’elle prend place dans un lieu des plus charmants de Rouen, l’ancien couvent de la Visitation Sainte-Marie. Les galeries du cloître abritent les vestiges des églises supprimées de la ville, remontés et assemblés au XIXe siècle sans volonté scientifique mais pour contribuer à l’atmosphère « romantique » qui règne alors.

Depuis, le musée continue d’acquérir des panneaux et les collections ont petit à petit doublé. Aujourd’hui, l’exposition met en valeur une partie de ces trésors conservés en réserve, et témoigne de la grande richesse du patrimoine vitré normand. Du VIIe au XIXe siècle, l’exposition retrace douze siècles de création, des fragments de Notre-Dame de Bondeville aux cartons de l’atelier Boulanger, témoins des étapes graphiques de l’élaboration d’une verrière.

Entrée de l'exposition - Musée des Antiquités ©onditmédiéval,pasmoyênageux!
Entrée de l’exposition – Musée des Antiquités ©onditmédiéval,pasmoyênageux!

Parmi ces oeuvres, les fragments de Notre-Dame de Jumièges constituent l’une des découvertes les plus alléchantes. Récemment mis en lumière, ils constituent des vestiges de premier ordre du vitrail du XIe siècle. Têtes, architectures, oiseaux, drapés et galons sont peints en grisaille sur des verres de couleurs assez variées, et présentent des similitudes avec l’enluminure contemporaine provenant de l’abbaye de Jumièges.

Fragments de Notre-Dame de Jumièges, XIe siècle ©onditmédiéval,pasmoyênageux
Fragments de Notre-Dame de Jumièges, XIe siècle ©onditmédiéval,pasmoyênageux!

Outre ces rapprochements tout à fait intéressants, le nombre très important de fragments d’inscriptions révèle la présence de scènes narratives, il s’agirait donc de vestiges de vitraux historiés! La présence de l’indication HIC (ici) laisse supposer que les panneaux étaient « légendés » à la manière de la tapisserie de Bayeux. L’iconographie de ce cycle du XIe siècle peut être (en partie) reconstituée avec des personnages vétérotestamentaires (Zacharie, Goliath, David) ou des scènes de l’Enfance du Christ comme la Présentation au Temple. Ces fragments de Jumièges occupent désormais une place majeure dans l’histoire du vitrail et complètent la vision assez fragmentaire que nous avons des vitraux du XIe siècle.

D’autres panneaux, plus tardifs, se révèlent tout aussi surprenants. Ainsi en regardant de plus près la grisaille ornementale du XIIIe siècle provenant du château de Rouen, un décor « en négatif » apparait, fait de fleurs de lys inscrites dans des losanges. Ce phénomène s’expliquerait par la présence, dans le four du peintre verrier, d’autres panneaux dont le motif se serait imprégné lors de la cuisson. Au-delà de l’aspect technique tout à fait intéressant, cela témoigne de la présence d’une grande vitrerie civile de fleurs de lys, peut-être destinée elle aussi au château de Rouen.

Grisaille décorative provenant de l'ancien château de Rouen, XIIIe siècle, ©Musée des Antiquités, inv. 85.9
Grisaille décorative provenant de l’ancien château de Rouen, XIIIe siècle, ©Musée des Antiquités, inv. 85.9

Enfin il ne saurait être question d’évoquer cette exposition sans parler de la magnifique découverte en 2008 d’une tête de vieillard, attribuée à l’excellent peintre verrier Engrand le Prince. Provenant de la collection André Marie, elle est si proche des oeuvres beauvaisiennes (à voir ici) de l’artiste que son identification ne fait aucun doute.

Tête de vieillard, Engrand le Prince, 1520-1530 Coll. André Marie - tribunal administratif, inv. 2008.3.9
Tête de vieillard, Engrand le Prince, 1520-1530
Coll. André Marie – tribunal administratif, inv. 2008.3.9

La présence d’Engrand le Prince est attestée à Rouen notamment grâce au chantier des verrières du choeur de Saint-Vincent. Néanmoins ici, il s’agirait d’un fragment provenant de la cathédrale de Rouen, pour laquelle le peintre verrier a réalisé une verrière dans la chapelle de la confrérie Notre-Dame-du-Jardin. Déposée à la fin du XIXe siècle par Jules Boulanger, elle a été la victime de la vision de Viollet-le-Duc et de ses suiveurs. Rapidement volée dans les caisses de la cathédrale, ses fragments sont aujourd’hui éparpillés à travers le monde.

L’exposition est complétée par la conférence Le vitrail, à la lumière de l’archéologie : Notre-Dame-de-Bondeville – Cathédrale de Rouen – Jumièges menée par Jean-Yves Langlois (INRAP) et Jacques Le Maho (CNRS), le samedi 8 juin à 14h à l’Hôtel des Sociétés Savantes.

Le vitrail, chefs-d’oeuvre cachés du musée, Musée Départemental des Antiquités, Rouen, jusqu’au 5 janvier 2014

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