©Rmn-Grand Palais (musée d'Archéologie nationale) / Jean-Gilles Berizzi

Les temps mérovingiens

La nouvelle exposition du Musée de Cluny s’intéresse à une période souvent méconnue et mal connue : les temps mérovingiens.  À travers le parcours choisi par les commissaires Isabelle Bardiès-Fronty, Inès Villela-Petit et Charlotte Denoël, les oeuvres témoignent de la riche diversité de cette période, où la persistance des formes romaines côtoie les influences extérieures à l’empire.

Sarcophage de saint Drausin VIe siècle Marbre Hauteur : 52 cm Longueur : 213 cm Largeur : 67 cm ©Musée du Louvre, dist. Rmn-Grand Palais / Thierry Ollivier
Sarcophage de saint Drausin
VIe siècle, Marbre, H 52 cm, L 213 cm, Larg 67 cm
©Musée du Louvre, dist. Rmn-Grand Palais / Thierry Ollivier
Cette cuve est ornée d’un répertoire puisant largement dans les modèles antiques, encadré par des colonnettes torsadées à chapiteaux corinthiens.
Boucle de saint Césaire 1ère moitié du VIe siècle Ivoire d’éléphant H 5 cm Conservé au musée Arles antique ©Ville d'Arles / Photo M. Lacanaud La scène représente les soldats endormis devant un Sépulcre à l'antique, sous forme de tholos (coupole).
Boucle de saint Césaire
1ère moitié du VIe siècle
Ivoire d’éléphant
H 5 cm
Conservé au musée Arles antique ©Ville d’Arles / Photo M. Lacanaud
La scène représente les soldats endormis devant un Sépulcre à l’antique, sous forme de tholos (coupole).

La chronologie choisie couvre trois siècles : de 451, date à laquelle les Huns d’Attila sont défaits par l’armée du général romain Aetius aux champs catalauniques (vers Troyes), à 751, sacre de Pépin le Bref et début du règne de la dynastie carolingienne. La production artistique de cette période est un « prolongement et une transformation » de l’art de l’Antiquité tardive (I. Bardiès-Fronty & C. Denoël) : ainsi, les permanences de l’art romain se mêlent aux apports de ces peuples longtemps appelés « barbares », ce terme étant à comprendre comme « hors de l’espace romain ». Cette capacité d’assimilation, aussi bien technique que formelle, est l’une des caractéristiques de la production mérovingienne. L’orfèvrerie cloisonnée en est l’une des expressions les plus brillantes : d’origine pontique, la verroterie cloisonnée entre en Gaule vraisemblablement avec les Wisigoths et les hordes d’Attila au début du Ve siècle. Les orfèvres mérovingiens s’approprient cette technique et développent un style propre, plus complexe et plus structuré auquel appartient le fameux fragment de la croix de Saint Eloi. Seul vestige de la croix réalisée dans la première moitié du VIIe siècle, cet élément est  en or ajouré serti de grenats et de verres colorés (les lacunes renfermaient des pierres précieuses disparues, notamment des saphirs). La croix se dressait au dessus du maître autel de la basilique Saint-Denis : elle fut fondue en 1794 et seul ce fragment fut conservé pour mémoire.

Trésor de la tombe de Childéric Abeilles Ve siècle Or et grenats Hauteur : 0,3 cm Largeur : 1,6 cm ©Bibliothèque nationale de France, Paris
Trésor de la tombe de Childéric, Abeilles, Ve siècle
Or et grenats, H 0,3 cm, L : 1,6 cm
©Bibliothèque nationale de France, Paris
Fibules aviformes Fin Ve siècle - début VIe siècle Grenat, or, verre H 3 cm ©Rmn-Grand Palais (musée d'Archéologie nationale) / Jean-Gilles Berizzi
Fibules aviformes
Fin Ve siècle – début VIe siècle
Grenat, or, verre
H 3 cm
©Rmn-Grand Palais (musée d’Archéologie nationale) / Jean-Gilles Berizzi
Fragment de la croix de Saint-Denis, attribué à Saint Eloi. Or et verres colorés, premier tiers du VIIe siècle BnF, Monnaies, médailles et antiques, Inv. 56-324 ©Bibliothèque nationale de France
Fragment de la croix de Saint-Denis, attribué à Saint Eloi.
Or et verres colorés, premier tiers du VIIe siècle
BnF, Monnaies, médailles et antiques, Inv. 56-324 ©Bibliothèque nationale de France
Maître de saint Gilles, La messe de saint Gilles, vers 1500, huile sur bois, Londres, The National Gallery, NG4681 © The National Gallery
Maître de saint Gilles, La messe de saint Gilles, vers 1500, huile sur bois, Londres, The National Gallery, NG4681 © The National Gallery

Ce syncrétisme se traduit également dans l’iconographie : l’art mérovingien adopte les motifs insulaires d’entrelacs, l’ornement envahit les pages des manuscrits et devient le vecteur des messages chrétiens sans toutefois supplanter la figuration, dont on a longtemps pensé à tort qu’elle avait déserté la production mérovingienne.

Saint Jérôme, commentaire sur Isaïe Fin du VIIIe siècle Parchemin Hauteur : 38,5 cm Largeur : 24 cm ©Bibliothèque nationale de France, Paris
Saint Jérôme, commentaire sur Isaïe
Fin du VIIIe siècle
Parchemin
Hauteur : 38,5 cm
Largeur : 24 cm
©Bibliothèque nationale de France, Paris
Sacramentaire de Gellone Diocèse de Meaux ou Cambrai (?), fin du VIIIe siècle. (vers 790) BnF, Manuscrits, Latin 12048 fol. 1v ©Bibliothèque nationale de France
Sacramentaire de Gellone
Diocèse de Meaux ou Cambrai (?), fin du VIIIe siècle. (vers 790)
BnF, Manuscrits, Latin 12048 fol. 1v ©Bibliothèque nationale de France

Deux types de centres de production artistique se démarquent : les foyers religieux (monastères et centres épiscopaux) de culture savante, et les lieux de pouvoir, dont le trône de Dagobert est l’un des vestiges les plus connus. Le christianisme est alors au centre de la création et le vecteur de ces formes diverses. Les scriptoria monastiques, très actifs, se situent principalement en Burgondie et Neustrie : à Luxeuil, Corbie, Laon, Flavigny, ou encore Chelles. L’essentiel des ouvrages conservés a une destination liturgique et théologique (sacramentaires et commentaires patristiques) mais l’exposition met en lumière un autre type de manuscrit, moins connu : les documents juridiques. Les élites franques – roi y compris – produisent de nombreux actes, dont certains sont parvenus jusqu’à nous. Ces ouvrages témoignent d’une bureaucratie et d’un système d’archivage qui contraste avec l’image faussée du roi fainéant et d’un royaume à l’abandon, encore véhiculée il y a peu.

Trône « de Dagobert » Fin du VIIIe siècle, IXe siècle ? Alliage cuivreux fondu et gravé, fer, nombreux restes de dorure H 104 cm ©Bibliothèque nationale de France, Paris
Trône « de Dagobert »
Fin du VIIIe siècle, IXe siècle ?
Alliage cuivreux fondu et gravé, fer, nombreux restes de dorure
H 104 cm
©Bibliothèque nationale de France, Paris
Mobilier funéraire de la tombe d’Arégonde Fin du VIe siècle ©Rmn-Grand Palais (musée d'Archéologie nationale) / Jean-Gilles Berizzi
Mobilier funéraire de la tombe d’Arégonde
Fin du VIe siècle
©Rmn-Grand Palais (musée d’Archéologie nationale) / Jean-Gilles Berizzi

À une époque où le christianisme est largement diffusé et adopté, les traces du paganisme subsistent et se mêlent à l’iconographie et la symbolique chrétienne. Ainsi, sur une croix découverte sur le torse d’un défunt, on peut lire l’inscription Abrasax, plus connue aujourd’hui sous la forme « Abracadabra » (Que Dieu protège). Cette formule était couramment inscrite sur de petites intailles-talismans à partir du IIe siècle et se retrouve naturellement sur des croix personnelles, afin d’en augmenter l’efficacité. Cette dimension quasi superstitieuse se retrouve dans les bourses-reliquaires, de petite taille, qui pouvaient être cousues aux vêtements.

Croix talisman, VI-VIIe siècle, royaume burgonde ? provenant de la cathédrale Notre-Dame de Lausanne. Lausanne, Musée cantonal d'archéologie et d'histoire. ©Onditmédiévalpasmoyenâgeux
Croix talisman, VI-VIIe siècle, royaume burgonde ? provenant de la cathédrale Notre-Dame de Lausanne. Lausanne, Musée cantonal d’archéologie et d’histoire. ©Onditmédiévalpasmoyenâgeux
hâsse-reliquaire : Vierge à l'Enfant 1ère moitié du VIIIe siècle Argent, grenats, verroterie, bois et cuivre H 8,2 cm, L 9,2 cm, Larg 2,9 cm ©Rmn-Grand Palais (musée de Cluny - musée national du Moyen Âge) / Michel Urtado
Châsse-reliquaire : Vierge à l’Enfant 1ère moitié du VIIIe siècle
Argent, grenats, verroterie, bois et cuivre H 8,2 cm, L 9,2 cm, Larg 2,9 cm
©Rmn-Grand Palais (musée de Cluny – musée national du Moyen Âge) / Michel Urtado

Les objets religieux, qu’ils aient un usage liturgique ou simplement votif, portent les traces des échanges artistiques entre les peuples au premier Moyen Âge. Ainsi, la croix du trésor de Guarrazar s’inscrit dans la lignée des couronnes votives de tradition byzantine, actualisée avec avec les techniques d’orfèvrerie des artistes wisigothiques. Les formes du sacramentaire de Gellone (en ligne sur Gallica) témoignent également des emprunts réalisés par les artistes au répertoire oriental : le Christ barbu à la manière syriaque, est ceint du perizonium grec, et sainte Agathe d’une tunique bouffante.

hâsse-reliquaire : Vierge à l'Enfant 1ère moitié du VIIIe siècle Argent, grenats, verroterie, bois et cuivre H 8,2 cm, L 9,2 cm Larg 2,9 cm ©Rmn-Grand Palais (musée de Cluny - musée national du Moyen Âge) / Michel Urtado
Croix votive du trésor de Guarrazar Millieu du VIIe siècle Or, saphirs, émeraudes, améthystes, cristaux de roche, perles, nacre et jaspe ©Rmn-Grand Palais (musée de Cluny – musée national du Moyen Âge) / Michel Urtado
Sacramentaire de Gellone Christ en croix entre deux anges Diocèse de Meaux ou Cambrai (?), fin du VIIIe siècle. (vers 790) BnF, Manuscrits, Latin 12048 fol. 143v ©Bibliothèque nationale de France
Sacramentaire de Gellone
Christ en croix entre deux anges
Diocèse de Meaux ou Cambrai (?), fin du VIIIe siècle. (vers 790)
BnF, Manuscrits, Latin 12048 fol. 143v ©Bibliothèque nationale de France
Sacramentaire de Gellone Diocèse de Meaux ou Cambrai (?), fin du VIIIe siècle. (vers 790) BnF, Manuscrits, Latin 12048 fol. 17v-18 ©Bibliothèque nationale de France
Sacramentaire de Gellone
Diocèse de Meaux ou Cambrai (?), fin du VIIIe siècle. (vers 790)
BnF, Manuscrits, Latin 12048 fol. 17v-18 ©Bibliothèque nationale de France

Souvent vue comme une simple transition à tendance aniconique, entre l’antiquité tardive et la renaissance carolingienne, la période mérovingienne est, on le voit très clairement dans cette exposition, bien plus complexe qu’il n’y paraît. Riche d’une grande diversité, l’art mérovingien est constitué de multiples apports, qu’ils soient des héritages antiques, des innovations techniques de ces peuples migratoires installés en Europe, des transferts iconographiques orientaux ou encore des réminiscences du paganisme. Grâce à ce nouvel éclairage, la renaissance carolingienne qui lui succède est perçue non plus comme une rupture, mais comme une forme de continuité. La grande modernité des formes épurées de cette première expression de l’art du Moyen Âge est ainsi replacée à sa juste valeur.

Plaque aux archanges, Poitiers, hypogée des Dunes, VIIe-VIIIe siècle, Poitiers, musée Sainte-Croix. ©Onditmédiévalpasmoyenâgeux
Plaque aux archanges, Poitiers, hypogée des Dunes, VIIe-VIIIe siècle, Poitiers, musée Sainte-Croix. ©Onditmédiévalpasmoyenâgeux

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