Vitraux de Rouen

« Ami, c’est donc Rouen, la ville aux vieilles rues, aux vieilles tours, débris des races disparues, la ville aux cent clochers carillonnant dans l’air, le Rouen des hôtels, des églises, des bastilles dont le front hérissé de flèches et d’aiguilles déchire incessamment les brumes de la mer ». C’est ainsi que Victor Hugo décrit la capitale normande dans ses Feuilles d’Automne. Rouen est en effet riche de vestiges médiévaux : églises, maisons, palais… nombreux sont encore les édifices à visiter! Ils sont concentrés sur la rive droite, la rive gauche médiévale étant située à l’extérieur de l’enceinte. Le parcours que nous allons emprunter ici est tourné vers le vitrail. En effet la Normandie et particulièrement Rouen abritent l’un des plus importants patrimoines vitrés de France, majoritairement encore conservé dans des édifices religieux.

Sainte-Jeanne-d’Arc

Parmi les églises les plus emblématiques de Rouen, l’église Sainte-Jeanne-d’Arc est à plusieurs titres indissociablement liée au vitrail. Située sur la place du Vieux-Marché (où fut brulée Jeanne d’Arc), elle fut bâtie après la Seconde Guerre Mondiale afin de remplacer l’église Saint-Vincent, entièrement détruite par des bombardements. Cette dernière était déjà réputée pour la qualité et la magnificence de ses verrières du XVe et du XVIe siècle. Celles-ci, déposées avant le conflit, se retrouvèrent donc sans église, sans cadre monumental jusqu’à l’édification de Sainte-Jeanne-d’Arc en 1979.

Déjà considérés comme des chef-d’oeuvres du vitrail français, ces vitraux sont aujourd’hui sublimés par une architecture qui leur est entièrement dédiée, agissant comme un véritable écrin. En entrant dans l’église, la lumière et la couleur envahissent l’espace. Un mur de verre fait face au visiteur, peint par les plus grands noms du vitrail français. Ainsi, trois d’entre eux furent réalisées par Engrand et Jean le Prince autour des années 1520 : le vitrail des chars, des oeuvres de Miséricorde et de saint Jean-Baptiste.

En étant attentif, il est possible de distinguer leur monogramme. On pense que ces verrières furent commanditées par des donateurs d’origine beauvaisienne, qui connaissaient déjà l’oeuvre de l’atelier. En témoigne la cathédrale de Beauvais située en arrière plan du vitrail des chars. La particularité de ces vitraux? Outre l’exceptionnel talent de ses auteurs, ces oeuvres sont un manifeste de l’art de la Renaissance et particulièrement le vitrail des chars, composé de trois frises superposées représentant trois cortèges qui se suivent, véritables reliefs à l’antique.

Vitrail des chars, Jean et Engrand le Prince, 1522-1524

Les dix autres vitraux remontés dans l’église datent des mêmes années, vers 1520-1525 et furent réalisés par des peintres verriers rouennais sans que l’on puisse en savoir davantage. Seul l’un d’entre eux est signé par Jean le Vieil, plus ancien représentant d’une grande dynastie de verriers. Ces 13 verrières occupaient autrefois les fenêtres du choeur de Saint-Vincent. Le reste des vitraux de l’église est quant à lui en partie remonté à la cathédrale de Rouen dans la tour Saint-Romain, la chapelle axiale ainsi que dans les caisses du Musée des Beaux-Arts.

Cathédrale Notre-Dame de Rouen

C’est donc vers l’église métropolitaine qu’il faut se diriger afin de contempler les vestiges les plus anciens du vitrail rouennais. Le vitrage de l’édifice a énormément souffert, à la fois du temps, des guerres successives ainsi que des restaurations abusives. Subsistent encore « les belles verrières » : réalisées au tout début du XIIIe siècle.

Belles Verrières

Remontées en 1270 à la suite de la reconstruction des chapelles, elles furent remaniées en un montage encore visible aujourd’hui. Elles relatent l’histoire des saints Sever, Catherine, Nicolas, Jean-Baptiste et Etienne, compartimentées en petites scènes indépendantes. En partie inférieure, les ajouts de la Passion furent – subtilement?- intégrés dans la seconde moitié du XVe siècle par le peintre verrier de la cathédrale Guillaume Barbe, à qui l’on doit le reste du vitrage de la nef. Reprenant des compositions usuelles au XVe siècle, il place un saint dans chaque lancette.

Saints, par Guillaume Barbe

Si aujourd’hui il ne reste qu’une partie de ses oeuvres, c’est que la quasi-totalité des verrières du bas-côté sud furent volées au XIXe siècle par le peintre verrier en charge de les … restaurer. Il est parfois possible d’en retrouver des fragments chez les antiquaires. Le transept abrite quant à lui deux oeuvres majeures du début du XVIe siècle : la légende et le panégyrique de Saint-Romain.

Légende et Panégyrique de saint Romain, 1521

Commanditées en 1521, elles représentent la vie du saint, insérées dans un décor renaissance absolument fastueux. La chapelle axiale, écrin des tombeaux des archevêques de Rouen, abrite également un ensemble fastueux de verrières : en partie basse, des vestiges du vitrage du XVe siècle de Saint-VIncent de Rouen – en partie haute, un ensemble daté des XIIIe et XIVe siècles représentant les évêques et saints locaux de Rouen et de la Normandie.

Anciens vitraux de Saint-Vincent, Cathédrale de Rouen, XVe siècle

 Enfin avant de partir de la cathédrale, il est possible d’entrer dans « la tour de Beurre » et d’admirer les vitraux de la fin du XVe siècle, aux physionomies marquées voire expressionnistes, commandités par l’ensemble des paroissiens de Saint-Etienne-la-Grande-Eglise.

Saint-Maclou

En longeant la rue Saint-Romain, qui abritait l’ancien atelier des peintres verriers de la cathédrale de Rouen, on arrive sur le parvis de Saint-Maclou, érigée au XVe siècle. Le vitrage de l’église fut intégralement réalisé au XVe siècle, mais a énormément souffert. Si bon nombre de vitraux sont très fragmentaires, voire illisibles, il reste encore de beaux vestiges, notamment un arbre de Jessé vers 1470 et un couronnement de la Vierge aux multiples cabochons et pierres précieuses.

Couronnement de la Vierge, vers 1470

Saint-Ouen de Rouen

À l’heure actuelle, l’abbatiale Saint-Ouen n’est meublée à l’intérieur que par ses vitraux. Il s’agit d’un ensemble somptueux reprenant à lui seul l’histoire du vitrail. Les fenêtres du choeur illustrent la vie de saints majeurs du christianisme, peints au XIVe siècle et représentés sous des architectures gothiques. Le transept et ses deux roses du XVe siècle, dûes à l’architecte Alexandre de Berneval et son apprenti, inhumés dans l’une des chapelles, furent vitrées probablement par Guillaume Barbe, le peintre verrier de la cathédrale. Il réalisa en même temps le reste des verrières du transept.

Rose, fin du XVe siècle

La nef enfin, est l’oeuvre de plusieurs peintres verriers dont le plus connu est Arnoult de Nimègue. Peintre et peintre verrier hollandais, il fut actif à Rouen dans les premières années du XVIe siècle. Ici, c’est sous l’impulsion d’Antoine Bohier, abbé de Saint Ouen, qu’il peint des vies de saints où son talent s’exprime pleinement : il s’agit de l’introduction du vocabulaire décoratif de la Renaissance à Rouen. Aux fenêtres hautes se tiennent les spectaculaires silhouettes peintes par Geoffrey Masson, peintre verrier rouennais, en 1499.

vie de saint Antoine, Arnoult de Nimègue entre 1500 et 1510

Saint-Godard de Rouen

L’église Saint-Godard a subi de nombreux dommages : en 1801 elle fut transformée en grange et les vitraux déposés. En 1806, lorsque l’édifice est rendu au culte, seuls trois des verrières d’origine furent retrouvées, les autres ayant été vendues entre temps. Parmi elles, un arbre de Jessé peint par Arnoult de Nimègue.

Arbre de Jessé, Arnoult de Nimègue, 1506

Ce dernier y expérimenta une nouvelle technique de sanguine, qui vira, laissant les visages à demi lisibles. Bien d’autres églises subirent le même sort : Saint-Nicaise, Saint-Eloi, Saint-Vivien… c’est ainsi que leurs vitraux se retrouvent dans d’autres édifices, comme à la cathédrale ou à l’église Saint-Romain.

Saint-Romain de Rouen

Celle-ci est particulièrement intéressante : véritable musée du vitrail rouennais, elle récupéra beaucoup de verrières provenant d’édifices supprimés, notamment la chapelle  du cimetière Saint-Maur, qui abritait la confrérie des peintres et sculpteurs. Reconstruite au XVIe siècle, ses vitraux datent des années 1560 – 1570.

Sainte Geneviève et donateurs, vers 1560-1570

D’autres vestiges de Saint-Etienne-des-Tonneliers sont également remontés dans les fenêtres de Saint-Romain, notamment le martyre de Saint Etienne peint par Arnoult de Nimègue, qui portent la signature du maître. Ces vitraux du XVIe siècle, complétés par ceux provenant de Saint-Martin-sur-Renelle, sont tous remontés dans les fenêtres d’une église baroque érigée au XVIIe siècle.

Saint-Romain

Saint-Patrice de Rouen

La dernière église de cette liste est peut être la plus charmante, un coin d’Italie au détour d’une ruelle. Il s’agit de Saint-Patrice, construite au XVIe siècle et qui abrite un ensemble stupéfiant de vitraux : sur les 24 baies, 19 furent réalisées au XVIe siècle!

le Christ et la femme adultère, 1549

 

Rouen est aujourd’hui l’un des plus beaux ensemble de vitraux anciens, malgré le grand nombre d’églises détruites et de verrières vendues. Il est possible d’en apercevoir au détour d’églises… anglaises, d’antiquaires et de musées.

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